Dans l’histoire du mouvement ouvrier, on a souvent compris la critique marxienne du capitalisme comme un rejet du capitalisme dont la raison serait qu’il ne respecterait pas certains standards d’égalité ou de justice. Ceux qui ont défendu cette conception l’ont fait parce qu’ils trouvaient l’argument particulièrement convaincant. La critique du capitalisme peut être comprise par tout un chacun puisque ces standards sont plutôt intuitifs et que le fait que le capitalisme ne s’y conforme pas l’est tout autant.
Présupposer que Marx procède à une critique de ce type contredit du moins l’image qu’il se fait de sa propre démarche ; en effet, Marx s’est très tôt moqué de la « critique moralisatrice 1 ».
Des auteurs ont eux cherché à prouver que la critique de Marx reposait sur des fondements normatifs inavoués 2. Ainsi, Klaus Hartmann soutient la conception selon laquelle Marx serait incapable de concevoir la production marchande comme une libération de la nécessité naturelle parce qu’il confronterait cette production à un modèle anthropologique idéal. Et puisque Marx ferait dériver toute sa théorie directement à partir de ce « commencement péjoratif », l’ensemble de la réalité capitaliste apparaîtrait comme « péjorative » 3.
Ernst Michael Lange s’est aussi efforcé de prouver que le concept marxien de fétiche de la marchandise et de la monnaie reposerait sur des suppositions normatives eu égard à la manière dont la société humaine devraitêtre. Selon Lange, ce que Marx désigne par fétichisme de la marchandise est la « caractérisation négative » des rapports sociaux de la production marchande, et il en déduit que « cette caractérisation négative semble renfermer le critère de la critique de la production marchande. Les rapports de la production marchande ne sont pas immédiatement sociaux, mais la production devrait être immédiatement sociale 4 ». Certes, Lange n’affirme pas que Marx aurait explicité une telle norme sociale immédiate ; il considère cependant qu’elle doit nécessairement se trouver à la base de l’argumentation marxienne, puisque Marx ne pourrait désigner la médiation des producteurs par des choses comme un « renversement » que « si le modèle du caractère immédiatement social du travail est posé comme étant la norme 5 ».
À l’encontre de l’argumentation de Lange, on peut objecter que l’analyse du « fétichisme de la marchandise » dans le Capital n’apparaît nullement comme la critique d’une socialisation inversée, mais comme la critique d’une conception inversée de la socialisation existante. Dans les conditions de la production marchande, la socialisation des producteurs individuels est médiatisée par leurs marchandises. Cette médiation par les choses semble avoir son origine dans les qualités de valeur quasi naturelles de ces marchandises. Contre cela, Marx établit que ces qualités quasi naturelles des choses ne sont elles-mêmes que le reflet d’un comportement social déterminé des individus qui demeure cependant dissimulé aux yeux des individus pris dans ces rapports. L’argumentation de Marx ne culmine pas dans une « caractérisation négative » des rapports sociaux de la production marchande, mais dans la mise en évidence que ces rapports sociaux engendrent d’eux-mêmes une image mystifiée à laquelle succombent non seulement la conscience de tous les jours, mais aussi les catégories de l’économie politique bourgeoise. Le débat ne porte aucunement sur le fait que Marx juge « négativement » la production marchande. L’objet examiné dans la sous-section sur le fétiche n’est pas la critique d’une forme de société, mais la critique d’une conscience (quotidienne et scientifique) qui apparaît dans cette forme de société. Marx n’affirme pas que la socialisation bourgeoise, mesurée à un quelconque idéal, serait inversée, mais bien plutôt qu’elle apparaît inversée, différente de ce qu’elle est effectivement.
De manière très similaire à Lange, Andreas Wildt estime que, contrairement à ce que Marx comprend de lui-même, il n’est pas en mesure de réaliser sa critique de l’économie politique sans avoir recours à des représentations normatives. Wildt va toutefois un peu plus loin en tentant de montrer qu’au moins à deux endroits dans le Capital, Marx « argumente explicitement et de manière relativement détaillée à partir du point de vue du juste et de l’injuste 6 » : une première fois dans le chapitre portant sur la lutte sur la longueur de la journée de travail, et une seconde fois dans la présentation du renversement de la loi d’appropriation.
Dans la partie sur les limites de la journée de travail, Marx présente les travailleurs et les capitalistes dans leur face-à-face et montre qu’ils peuvent, dans leurs efforts respectifs pour allonger ou réduire la journée de travail, invoquer de part et d’autre la « loi de l’échange marchand ». Le capitaliste peut invoquer cette loi dans la mesure où il souhaite optimiser son utilisation de la valeur d’usage de la marchandise qu’il a achetée. Le travailleur, lui, peut l’invoquer en tant qu’il met sa force de travail à disposition du capitaliste pour une journée seulement, et parce qu’il veut qu’elle soit utilisée de telle sorte qu’il puisse de nouveau la vendre à l’avenir. Puisque les deux parties peuvent également invoquer la « loi de l’échange marchand », il n’existe pas de solution générale à leur conflit qui puisse être justifiée par l’échange marchand. Selon Marx, la question est ainsi tranchée par la « violence », c’est-à-dire par les forces relatives de chaque partie.
Marx représente la position du travailleur par la voix fictive de celui-ci, et parce que celle-ci évoque une « juste mesure 7 » qui permet à sa force de travail une espérance de vie « normale », Wildt y voit le signe d’une argumentation explicitement normative. Dans la mesure où cette « normalité » ne serait pas uniquement exprimée dans son rapport à un capitaliste isolé qui serait particulièrement exploiteur, mais dans le cadre du conflit entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, il ne serait pas vraiment question d’une moyenne factuelle mais plutôt d’une norme au sens d’un droit à la santé, à la durée de vie, etc. De ce fait, Wildt en déduit que « [l]a plausibilité de la position marxienne de la voix du travailleur ne dépend pas d’une quelconque ‘‘loi de la valeur’’. Elle peut être directement fondée sur un droit fondamental à une durée de vie en général, et à une durée de vie au travail en particulier qui ne soient pas raccourcies 8 ». Si cela est encore formulé ici avec précaution – « elle peut » trouver une justification normative –, Wildt affirme quelques phrases plus loin que le travailleur de Marx aurait « explicitement » défendu une théorie du « temps de travail juste », à partir de quoi il conclut que « [m]ême si Marx a souvent affirmé le contraire, on voit dans ce passage du Capital qu’il défend une théorie du salaire juste 9 ».
Il est tout à fait concevable que dans la situation du travailleur de Marx, on s’approche d’une argumentation normative, et que dans l’histoire du mouvement ouvrier une argumentation normative ait souvent été mobilisée dans des situations semblables. Cependant, l’argumentation de Marx culmine justement dans le fait qu’elle se passe de ce fondement normatif. La revendication du travailleur – celle d’une utilisation journalière de sa force de travail qui ne l’use pas au point de réduire son « espérance de vie normale 10» – peut être justifiée par le simple fait que le travailleur se rapporte à sa force de travail comme à une marchandise. La normalité qu’il réclame est sa durée de vie physique normale, c’est-à-dire qu’il souhaite tirer le plus grand avantage de cette marchandise (tout comme le capitaliste). Le travailleur a les mêmes exigences qu’un propriétaire de chevaux qui loue un cheval à la journée et qui réclame du loueur qu’il n’épuise pas mortellement sa monture en une seule journée. Une telle revendication n’exige pas non plus que vaille un droit fondamental à ce que le cheval ait une vie indemne.
Wildt propose un second exemple tiré du « renversement de la loi d’appropriation » pour mettre en évidence une supposée argumentation normative dans le Capital. De ce passage où Marx se confronte explicitement à des représentations normatives, un traitement plus approfondi s’avère nécessaire.
En ce que la théorie marxienne du capital livre déjà une explication de l’origine de la plus-value qui est compatible avec les lois de l’échange d’équivalents, elle implique une critique fondamentale des représentations socialistes qui conçoivent l’appropriation du surtravail par les capitalistes comme un « échange injuste ». Contrairement à ces conceptions, Marx insiste sur le fait que l’appropriation de surtravail non payé ne contredit pas les lois de l’échange marchand. Lors de l’examen de l’accumulation, de la métamorphose de la plus-value en capital, il apparaît que l’appropriation de surtravail non payé qui a précédemment eu lieu rend possible la poursuite de l’appropriation de surtravail non payé : au cours de l’accumulation, la force de travail est achetée avec une partie de son propre surtravail qui n’a pas été payée par le capitaliste. Voici la conclusion de Marx :
Le rapport d’échange entre le capitaliste et l’ouvrier n’est donc plus qu’une apparence inhérente au procès de circulation, une simple forme étrangère au contenu proprement dit, dont elle n’est que la mystification. La forme, c’est l’achat et la vente constante de la force de travail. Le contenu, c’est le fait que le capitaliste reconvertit toujours une partie du travail d’autrui déjà objectivé qu’il ne cesse de s’approprier sans équivalent en un quantum plus grand de travail vivant d’autrui. 11
Marx ne revient pas ici à l’idée selon laquelle la valorisation de capital est compatible avec l’échange d’équivalents, comme l’affirme Harvey 12. Il distingue plutôt la forme du contenu social et cherche à montrer que ce contenu ne provient pas d’une entorse à la forme, mais qu’il en est la conséquence : chaque acte d’échange unique réalisé lors de la valorisation de capital suit les lois de l’échange d’équivalents. Ce n’est que lorsqu’on saisit cet acte dans son ensemble qu’il devient clair que le capitaliste ne s’approprie pas seulement du surtravail non payé, mais que ce travail non payé est la présupposition à ce que l’appropriation de travail non payé se poursuive 13. Et c’est exactement cet état de fait que Marx désigne par « renversement de la loi d’appropriation » :
…manifestement, la loi de l’appropriation ou loi de la propriété privée, fondée sur la production des marchandises et sur la circulation des marchandises, se renverse, par sa propre et inévitable dialectique interne, en son contraire direct. […]Àl’origine, le droit de propriété nous apparaissait fondé sur un travail propre. Du moins fallait-il accepter cette hypothèse, puisqu’il n’y avait face à face que des possesseurs de marchandises à égalité de droits, et que le seul moyen de s’approprier de la marchandise d’autrui, c’était d’aliéner sa propre marchandise, celle-ci n’étant fabricable que par du travail. La propriété apparaît maintenant du côté du capitaliste comme droit de s’approprier le travail d’autrui non payé ou le produit de ce travail, et du côté de l’ouvrier comme impossibilité de s’approprier son propre produit. Le divorce entre propriété et travail devient la conséquence nécessaire d’une loi qui procédait en apparence de leur identité. 14
Ici, Marx distingue deux lois d’appropriation, l’une ayant son « origine » dans la production marchande et une autre, contemporaine, propre à la production capitaliste. Wildt aperçoit à cet endroit une argumentation normative dans la mesure où la première loi d’appropriation chez Marx n’est pas seulement descriptive mais est également comprise de manière normative en tant qu’elle caractériserait une « production marchande sans exploitation 15 ». Son « fonctionnement sur le long terme » la transformerait en une production marchande capitaliste dans laquelle domine une autre loi d’appropriation. Dans la mesure où la loi de propriété de la production marchande est en contradiction avec la loi de propriété capitaliste, elle aurait des « implications anticapitalistes 16 ».
Ainsi, Wildt interprète ce « renversement des lois d’appropriation » esquissé par Marx comme s’il s’agissait d’un développement historique : une production marchande sans exploitation se transformerait en un capitalisme d’exploitation et ce dernier dérogerait aux normes de cette production marchande d’origine. Mais chez Marx il n’est pas question d’un développement historique ou d’un « fonctionnement sur le long terme ». Dans le texte, il distingue simplement le capital d’« origine » d’abord observé (qui est « à l’origine » seulement parce que notre observation commence par lui) de la métamorphose qui s’ensuit immédiatement, celle de la plus-value appropriée par le capital en capital additionnel. Il est toutefois possible de lire la conclusion de ce paragraphe dans un sens historique. C’est manifeste dans la phrase suivante :
Dans la mesure même où la production marchande se développe progressivement en production capitaliste en obéissant à ses propres lois immanentes, ses lois de propriété se renversent en lois de l’appropriation capitaliste. 17
Pourtant, dans le passage qui précède cette remarque, Marx insiste sur le fait que c’est seulement à partir du moment où la force de travail devient elle-même marchandise « que la production marchande se généralise et devient la forme de production typique 18 ». Mais cela signifie qu’une production marchande non-capitaliste, « sans exploitation », n’a jamais existé comme rapport de production dominant. Cependant, l’argumentation normative que Wildt croit trouver chez Marx consisterait alors à critiquer les rapports sociaux actuels comme étant en contradiction avec les normes d’une situation qui n’a jamais existé – critique qui de fait est la cible des railleries de Marx. Ce dernier émet ainsi cette remarque au sujet de son adversaire préféré, Proudhon :
On admirera donc la subtilité de Proudhon qui veut abolir la propriété capitaliste en lui opposant… les lois éternelles de la production marchande ! 19
L’aspect le plus important du « renversement des lois d’appropriation », à savoir le fait que la loi de propriété apparemment d’« origine » n’est qu’une pure apparence, se manifeste plus clairement dans le « Fragment de la version primitive de la Contribution » que dans le Capital. Marx avait alors prévu d’intégrer dans le chapitre « Marchandise et monnaie » la sous-section « Apparition de la loi d’appropriation dans la circulation simple 20 » et d’exposer de manière complète le fait que dans la circulation simple, la liberté, l’égalité et la propriété qui dépend du travail semblent se réaliser tout naturellement 21. Les personnes n’apparaissent les unes aux autres qu’en tant qu’elles procèdent à un échange et, en tant que telles, elles sont égales. Le contenu de leur échange est soumis seulement à leur volonté libre ; elles agissent en tant que personnes libres. Afin de pouvoir échanger leurs marchandises, elles doivent se faire face comme propriétaires, si bien que l’on peut en déduire que l’appropriation dans l’échange doit être précédée d’une appropriation d’origine qui se trouve en dehors de la circulation et qui ne peut reposer que sur le travail propre à la personne. Étant donné que marchandise et monnaie, telles qu’elles se présentent dans la circulation simple, paraissent être les catégories simples et originaires, cette appropriation par le travail propre à la personne paraît aussi être le fondement de la société bourgeoise. C’est d’ailleurs ainsi que ces catégories sont présentées dans l’ensemble de la philosophie sociale et de l’économie bourgeoises, de Locke à Ricardo.
Toutefois, la circulation simple de la marchandise et de la monnaie est seulement généralisée dans les conditions de la production capitaliste, et par conséquent elle ne peut apparaître comme simple et originaire que dans celles-ci. Néanmoins, cela signifie que la représentation d’une loi « originaire » d’appropriation – déduite à partir de la circulation simple – n’a plus dès lors de validité, qu’elle ne repose aucunement sur des conditions passées, mais qu’elle est une « représentation émergeant de la société bourgeoise elle-même » qui n’existe pourtant que dans une époque pré-bourgeoise 22. Dans les Théories sur la plus-value, on trouve ainsi l’analyse suivante de la « loi d’appropriation d’origine » :
Cette loi fondamentale est une fiction pure et simple. […] Dans la production capitaliste cette apparence que l’on aperçoit à sa surface, disparaît. Mais ce qui ne disparaît pas, c’est l’illusion qu’à l’origine les hommes ne s’affrontent qu’à titre de possesseurs de marchandises et que par conséquent chacun n’est propriétaire que dans la mesure où il est travailleur. Cet « à l’origine » est, comme nous venons de le dire, une illusion provenant de l’apparence de la production capitaliste et qui historiquement n’a jamais existé. 23
Pour la philosophie sociale bourgeoise, la légitimation fondamentale de la propriété par l’intermédiaire du travail propre à la personne n’est pas une justification idéologique très habile. Il faut bien plutôt l’attribuer à une apparence objective engendrée par les rapports sociaux bourgeois eux-mêmes. Par le terme « renversement des lois d’appropriation », Marx ne désigne pas un développement historique ayant des conséquences normatives, mais la destruction de l’apparence de « naturalité » qui confère sa légitimité à la « loi d’appropriation d’origine ». Il ne s’agit donc pas d’une argumentation normative qui serait propre à Marx, mais de montrer la genèse(structurelle et non historique) des normes considérées comme évidentes de la société bourgeoise.
Dans cette mesure, le reproche souvent fait à Marx – celui de ne considérer les normes juridiques que de manière purement fonctionnaliste 24 – n’atteint pas le cœur de l’argument marxien. Marx ne veut pas avant tout prouver que certaines représentations du droit et de la morale seraient fonctionnelles pour le mode de production capitaliste. Il s’agit bien plus de montrer que des représentations normatives deviennent évidentes seulement dans le contexte de certains rapports de production. Marx fournit, du moins de manière implicite, une métacritique du discours moral moderne qui ne mobilise plus les lois divines comme mode d’auto-justification, mais qui a recours à la « raison », à un « discernement » dont tous seraient pourvus de manière possiblement égale, etc. Les arguments de Marx visent à montrer que l’apparente évidence des critères moraux et des représentations que nous avons de la justice n’ont justement rien de « naturel », mais qu’elles sont encore elles-mêmes des produits historiques et sociaux 25.
Cependant, ceux qui se rapportent de manière apologétique à la société bourgeoise ne sont pas les seuls à s’appuyer sur l’apparence de la circulation simple – une partie des socialistes le font également. La théorie marxienne du capital se trouve ainsi prise entre deux fronts.
Les « apologètes » (Marx pense ici avant tout aux « économistes vulgaires » comme Bastiat et Carey) dissolvent la production capitaliste dans l’harmonie de la circulation simple. En tant qu’ils réduisent le capital à la marchandise et à la monnaie, à l’achat et à la vente, ils considèrent que la liberté, l’égalité et la propriété sont garanties dans la mesure où ils identifient la production capitaliste à une production marchande non-capitaliste 26. En réaction à cela, Marx démontre que leurs représentations de la liberté, de l’égalité et de la propriété fondée sur le travail propre à la personne ne sont que de pures apparences puisque les rapports sociaux sur lesquels il se fondent n’existent pas et n’ont jamais existé.
Or, en faisant cela, Marx n’a pas l’intention de produire une critique immanente de la société bourgeoise. La conception selon laquelle Marx aurait cherché à montrer que le capitalisme serait en contradiction avec ses propres standards normatifs a été défendue par Habermas et surtout par Lohmann 27. Cette supposée tentative, attribuée à Marx, de procéder par la critique immanente est en fin de compte plutôt entreprise par Proudhon. À l’encontre des socialistes utopiques comme Proudhon – qui souhaitent défendre un idéal déduit de la circulation simple contre sa prétendue dénaturation dans la production capitaliste –, Marx soutient que la production capitaliste constitue la réalisation totale de la liberté et de l’égalité de la circulation simple et non leur dégénérescence 28. En effet, la circulation simple, avec ses représentations de la liberté, de l’égalité et de la propriété, n’existe que sur une base capitaliste. Les utopistes ne font donc rien d’autre que se lancer
dans cette entreprise vaine, de vouloir réaliser de nouveau eux-mêmes l’expression idéale […] qui n’est que le reflet que la réalité donne d’elle-même. 29
Cette figure de la critique, qui consiste à dresser les idéaux de la circulation simple contre la réalité capitaliste, ne s’est pas historiquement limitée aux proudhoniens ; elle s’est largement diffusée dans le mouvement ouvrier anglais et allemand, par exemple au travers de la revendication du « produit intégral du travail ». La critique de l’économie politique ne résout pas seulement le problème scientifique d’une explication adéquate de la plus-value. Elle possède aussi une dimension immédiatement politique dans la mesure où elle montre qu’une critique morale du capitalisme et une conception socialiste, fondées sur un socialisme de la petite production marchande, sont des représentations prisonnières de l’apparence engendrée par le mode de production capitaliste lui-même.
Dans une prochaine partie, nous examinerons plus précisément en quoi une éthique socialiste est pourtant possible tout en s’inscrivant dans ce cadre interprétatif de l’œuvre de Marx et en conservant cette approche de la critique du capitalisme. Nous verrons en quoi, malgré son ancrage historique for de critique du stalinisme, Maximilien Rubel nous permet d’avancer sur cette étroite ligne de crête.
1Voir par exemple La critique moralisante et la morale critique, 4/331 sq ; Œuvres III, Philosophie, Paris, Gallimard, 1982, p. 747 sq.
2Il a également été reproché à Marx de ne pas différencier assez nettement entre la critique de l’exactitude de déclarations empiriques et la critique procédant de valeurs (voir par exemple Christof Helberger, Marxismus als Methode. Wissenschaftstheoretische Untersuchungen zur Methode der marxistischen politischen Ökonomie, Francfort/Main, 1974, p. 24).
3Klaus Hartmann, Marxens ‘Kapital’ in transzendentalphilosophischer Sicht, Bonn, 1968, p. 18, 20 sq. Pour un développement plus complet, voir Klaus Hartmann, Die Marxsche Theorie. Eine philosophische Untersuchung zu den Hauptschriften, Berlin, 1970, en particulier p. 405 sq.
4Ernst Michael Lange, « Wertformanalyse, Geldkritik und die Konstruktion des Fetischismus bei Marx », in Neue Hefte für Philosophie 13, 1978, p. 25.
5Ibid.
6Andreas Wildt, « Gerechtigkeit in Marx’ „Kapital » », in Emil Angehrn, Georg Lohmann (éds.), Ethik und Marx. Moralkritik und normative Grundlagen der Marxschen Theorie, Königstein/Ts, Hain Verlag, 1986, p. 161.
7« Vernünftigen Arbeitsmaß » (Le Capital, Livre I, p. 261) : littéralement, « une mesure de travail raisonnable » (le mot « raisonnable » étant employé plus haut par Marx : « Je vais, en gérant raisonnable… », p. 260). L’expression est ici traduite simplement par « juste mesure » par Jean-Pierre Lefebvre, traduction qui ne permet pourtant pas de voir que Marx fait référence, ici, à une mesure établie d’après le critère de la « raison » et non d’après une conception normative qu’il s’agit justement ici de mettre en question. [NDT]
8 Ibid., p. 164.
9 Ibid., p. 165.
10« Übliche Lebensdauer », « espérance de vie normale », est une expression que l’on ne trouve pas dans le Capital, alors que l’auteur semble pourtant la citer. [NDT]
11Karl Marx, Le Capital, Livre I, II.5/472, 23/609 ; p. 654.
12Philip Harvey, « Marx’s Theory of the Value of Labor Power : An Assessment », in Social Research, vol. 50, no. 2, 1983, p. 336 sq.
13Que du point de vue de son contenu social, il s’agisse d’une exploitation qui a lieu en raison d’une exploitation passée provient d’un type d’examen qui est inadapté et non pas de la production marchande : « Il est vrai que les choses se présentent sous un tout autre aspect si nous considérons la production capitaliste dans le flux ininterrompu de son renouvellement et que nous observons non plus le capitaliste individuel et l’ouvrier individuel, mais l’ensemble, la classe capitaliste et, face à elle, la classe ouvrière. Mais ce serait prendre alors un critère totalement étranger à la production marchande. […] Pour juger la production marchande, ou tel processus qui y ressortit, d’après ses propres lois économiques, nous devons donc considérer chaque acte d’échange pour lui-même, hors de toute connexion avec l’acte d’échange qui l’a précédé comme avec celui qui le suit. Et puisque achats et ventes ne se concluent qu’entre individus singuliers, il n’est pas loisible d’y chercher des relations entre des classes sociales entières. » (Karl Marx, Le Capital, Livre I, II.5/525, 23/612 sq. ; p. 657, souligné par M. H.).
14Karl Marx, Le Capital, Livre I, II. 5/472 sq., 23/609 sq. ; p. 654.
15Ibid. ; p. 169.
16Ibid. ; p. 170.
17Karl Marx, Le Capital, Livre I, II.10/526, 23/613 ; p. 658.
18Ibid.
19Ibid., note 24.
20Karl Marx, « Fragment de la Version primitive », in Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, II.2/47-62 ; Paris, Éditions sociales, 1957, p. 211-227.
21Dans le Capital, ce point est très brièvement traité à la fin du chapitre 4 lorsque Marx caractérise la sphère de la circulation comme « véritable Eden des droits innés de l’homme » où ne règnent que « la Liberté, l’Égalité, la Propriété et Bentham » (Karl Marx, Le Capital, Livre I, II.5/128, 23/189 sq. ; p. 198).
22Karl Marx, « Fragment de la Version primitive »,, II.2/49 ; op. cit., p. 213.
23Karl Marx, Théories sur la plus-value, t. III, II.3.5/1818 ; Éditions sociales, Paris, 1976, p. 443.
24Voir par exemple Georg Lohmann, Indifferenz und Gesellschaft. Eine kritische Auseindersetzung mit Marx, Francfort/Main, Suhrkamp, 1991.
25La plupart du temps, ceci n’apparaît cependant que dans des remarques secondaires. Ainsi, Marx émet la remarque suivante lorsqu’il est question des intérêts : « Parler ici d’équité naturelle, comme le fait Gilbart (voir note a), est absurde. L’équité des transactions qui s’opèrent entre les agents de la production repose sur le fait que ces transactions découlent, comme une conséquence naturelle, des rapports de production. » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, II.4.1/413, 25/352 ; Éditions sociales, p. 320).
26« On prétend en effet et on tente de prouver en faisant abstraction de la forme spécifique des sphères les plus développées du procès de production social, des rapports économiques plus développés, que tous les rapports économiques sont toujours ceux de l’échange simple, de l’échange de marchandises, et des déterminations correspondantes de la propriété (liberté, égalité), simplement qu’ils portent chaque fois un autre nom. », Karl Marx, « Fragment de la Version primitive », II.2/61 ; op. cit., p. 225.
27Voir Jürgen Habermas, « Naturrecht und Revolution » (1963), in Theorie und Praxis, Sozialphilosophische Studien, Francfort/Main, 1978, p. 114 sq., et Georg Lohmann, « Zwei Konzeptionen von Gerechtigkeit in Marx’ Kapitalismuskritik », in Emil Angehrn & Georg Lohmann (éds.), Ethik und Marx. Moralkritik und normative Grundlagen der Marxschen Theorie, Königstein/Ts, Hain Verlag, 1986 et Georg Lohmann, Indifferenz und Gesellschaft. Eine kritische Auseindersetzung mit Marx, op. cit.
28« Le système de la valeur d’échange, et plus encore le système monétaire, est en réalité le système de la liberté et de l’égalité. Mais les contradictions qui surgissent dans son développement sont des contradictions immanentes, des implications de cette propriété, de cette liberté et de cette égalité elles-mêmes qui, à l’occasion, se muent en leur contraire. » Karl Marx, « Fragment de la Version primitive », op cit., II.2/61 ; p. 224 sq.
29Ibid., II.2/61 ; p. 225.