To be radical is to grasp the root of the matter. But, for man, the root is man himself.

Au sujet du livre Le fétiche de la lutte des classes (Kurz & Lohoff)

Le livre Le fétiche de la lutte des classes de Robert Kurz et Ernst Lohoff a été publié en 2021 par les éditions Crise et critique. Ce qui paraît anondin dès la première de couverture va se révéler en fait central : la tension qu’il y a entre le titre et le sous-titre. Avec pour sous-titre « Thèses pour une démythologisation du marxisme », l’ouvrage entend détruire un « mythe » qui a la peau dur dans le marxisme : la lutte des classes. On peut donc se demander si un mythe est synonyme pour les auteurs d’un « fétiche ». Nous avons donc une première tâche qui nous apparaît assez évidemment, identifier s’il y a des différences entre ces deux termes pour les auteurs, et si possible, quelles en sont les définitions.

Articulation générale 1

I-Aux racines du nouveau Panthéon 2

II-Les prisonniers du rapport-capital 8

1)Thèse 2 : une pseudo-subjectivité 8

2)Thèse 3 : les serviteurs du capital 10

III-Que faire ? Abolir le travail en se rassemblant en tant que communistes (thèse 6) 12

IV-Quand on touche la limite immanente, ça brûle (thèses 7 et 8) 13

V-Qui sont les élus ? 14

Thèse 9 14

VI-Tu la sens ta catégorie ? 16

Conclusion 16

Articulation générale

Le livre se déploie en neuf thèses plus ou moins aisément distinctes et identifiables qui s’articulent de la manière suivante :

Thèse 1 : L’interprétation dominante de la théorie marxienne consiste en un sociologisme vulgaire qui se traduit dans la pratique en une lutte contre l’action subjective des capitalistes.

Thèse 2 : l’existence d’une pseudo-subjectivité « prisonnière de la forme-marchandise » perpétuée par l’illusion que l’antagonisme de classe est ce qui est caché par la production, la circulation et la reproduction capitaliste alors que c’est en réalité le rapport-capital.

Thèses 3, 4 et 5 : Que poursuivre ses propres intérêts ne mène « jamais hors de l’abstraction-valeur vers un intérêt de valeur d’usage immédiat », que c’est rester prisonnier de la forme-marchandise, du rapport-capital. Il n’y a pas d’intérêt autre que celui du capital, qui les « préforme ».

Thèse 6 : Il faut abolir le travail en se rassemblant en tant que communistes.

Thèse 7 : L’affirmation des classes empêche de penser un véritable dépérissement du capitalisme.

Thèse 8 : Nous assistons à l’effondrement de la forme capitaliste du travail parce que nous avons atteint la limite immanente absolue du rapport-capital ce qui rend caduque la relation entre révolution communiste et intérêt ouvrier.

Thèse 9 : Les sujets révolutionnaires se trouvent là où apparaissent déjà les éléments d’une négation idéelle et pratique du travail lui-même.

I-Aux racines du nouveau Panthéon

Thèse 1 : L’interprétation dominante de la théorie marxienne consiste en un sociologisme vulgaire qui se traduit dans la pratique en une lutte contre l’action subjective des capitalistes.

« Aucun principe du marxisme ne paraît plus fondamental que la référence à la division de la société en classes ». Voici comment s’ouvre la première thèse du livre Le Fétiche de la lutte de classes de Robert Kurz et Ernst Lohoff. Partant de la célèbre maxime en ouverture du Manifeste communiste de 1848, l’ouvrage entend donc remettre en question une grille d’analyse qui a été et est encore centrale dans le marxisme et qui a été le fil rouge des analyses dans le mouvement ouvrier.

Les auteurs ajoutent : « Les mots ‘classe’, ‘intérêts de classe’ et ‘lutte de classes’ semblent contenir l’alpha et l’oméga catégoriel de la théorie marxienne ». Autrement dit, des mots ont été pris comme constituant la totalité de la théorie marxienne d’un point de vue catégoriel.

Ensuite les auteurs le précisent, la centralité de ce concept ne se trouve pas chez Marx. Nous pouvons nous accorder sur ce point, pour ce qui est de l’oeuvre de Marx après 1848. Cependant, les auteurs confondent alors immédiatement deux niveaux : les classes se trouvent soi-disant 1 seulement à la fin de l’analyse de Marx (au livre III du Capital). Ils ajoutent que l’oeuvre principale de Marx ne porte pas le titre « Les classes » pour étayer leur argumentation. Ce constat est indiscutable, mais cette œuvre ne s’appelle pas non plus « La marchandise », alors selon cette lecture (faite à partir du titre) seul le capital serait la catégorie centrale de l’analyse de Marx… En effet :

« L’oeuvre principale de Marx […] commence […avec la catégorie] de la marchandise » 2.

A cet endroit, les auteurs confondent deux niveaux, celui de l’analyse (de Marx dans le Capital), qui commence par la marchandise, et celui du réel : les auteurs font à partir de ce constat la déduction que la marchandise est le « fondement premier de la société » 3.

L’erreur consiste ici à confrondre ce qui relève de la nécessité logique avec ce qui est essentiel au fonctionnement du capitalisme, « la logique de la chose n’est pas la chose de la logique » 4. La nécessité logique c’est la chaîne argumentative suivante : il n’est possible de développer une catégorie avant d’en avoir développé une autre au préalable, pensons par exemple à la distinction valeur d’usage et valeur d’échange qui est un préalable afin de saisir la spécifité de la forme-valeur. Les mécanismes de reproduction du capital et des rapports sociaux capitalistes ne reposent pas essentiellement sur la marchandise, mais sur un ensemble complexe de déterminations de forme économiques des rapports sociaux dont la dynamique est autonome, bien qu’en dernier recours, ce soient bien des individus qui, en tant qu’incarnation de catégories économiques, amènent les marchandises au marché, et extorquent la plus-value d’autres individus.

Confondre ces deux niveaux revient en effet à ne pas comprendre l’ensemble complexe de dynamiques qui relèvent autant des déterminations de forme dérivant de la forme-valeur et forme-marchandise, que des dynamiques historiques dans lesquelles ces déterminations se saisissent d’individus vivants. D’une certaine manière, il s’agit d’un réductionnisme au mieux abstrait, au pire, économiste, puisque réduisant l’ensemble des processus sociaux à une catégorie « fondamentale », celle de marchandise ou de valeur se valorisant. Ces éléments du premier chapitre du Capital s’ils sont essentiels pour que Marx développe son analyse de manière critique vis-à-vis de l’économie politique classique, sont fondamentaux à son analyse, et non à la société capitaliste.

Or comme nous venons de l’expliciter, c’est pour comprendre le capital et le capitalisme que Marx est contraint de commencer son analyse par la marchandise, qui de surcroît, au début du livre I n’est pas immédiatement une catégorie, sans non plus être la marchandise que l’on rencontre dans notre expérience quotidienne.

La marchandise est la porte d’entrée de Marx afin d’opérer sa critique de l’économie politique, c’est-à-dire afin de saper le socle théorique de l’économie politique classique, afin de développer de manière autonome et critique ce qui constitue véritablement sa découverte : la forme-marchandise et la forme-valeur. Ce n’est pas la marchandise qui est fondamentale dans la société capitaliste, c’est l’analyse (au sens où elle critique les autres analyses) des rapports sociaux capitalistes qui requiert de commencer par appréhender la marchandise comme « une chose ordinaire qui se comprend d’elle-même » pour constater ensuite « en l’analysant que c’est une chose extrêmement embrouillée… » 5.

Poursuivons notre lecture. L’ordre d’exposition du Capital nous montrerait la chose suivante : que « les classes ne constituent finalement qu’une catégorie secondaire dérivée dans la théorie de Marx » 6.

Tout d’abord, d’après cette lecture, toute catégorie autre que la marchandise (qui rappelons-le n’est pas à considérer comme telle au début du Capital) est une catégorie secondaire et dérivée : de l’analyse de la « catégorie » marchandise dérivent celles de valeur d’usage, de valeur d’échange, de forme-valeur, de valeur, etc. Mais il est manifeste que les auteurs incluent d’autres catégories comme étant celles « primaires » et « non-dérivées ». Il résulte donc nécessairement de cette lecture la question suivante : à partir de quand une catégorie est-elle secondaire et dérivée ? Selon quel critère l’est-elle ? C’est la question que nous posons d’un point de vue logique à la théorie de la dérivation.

Si nous précisons cela, c’est qu’il nous semble essentiel de ne pas intervertir le logique et l’ontologique. En effet, s’il y a des catégories qui sont « dérivées » ou « secondaires », comme la forme-monnaie, la forme-Etat, etc., ce n’est pas au sens ontologique, tel qu’on voudrait nous inviter à le croire, mais au sens logique, de catégories qu’il n’est possible de développer de manière cohérente et articulée à d’autres qu’en les exposant après, dans l’analyse.

Autrement dit, ce n’est pas parce que Marx ne commence pas son analyse par la lutte des classes qu’il estime qu’elle joue un rôle secondaire, mais parce que pour comprendre ce qu’elle est dans le cadre de la critique de l’économie politique, il est nécessaire de ne pas commencer par elle. Ces précisions permettent d’éviter de parvenir à des affirmations dont la réalité empirique est tout aussi discutable que la compréhension de l’analyse marxienne du capital :

Dans le marxisme traditionnel « le fondement premier de la société n’y est point la marchandise mais la classe » 7. Autrement dit, dans le « vrai » marxisme, le fondement premier de la société est la marchandise. Or s’il y a bien une spécificité indiscutable de la théorie marxienne de la valeur, c’est qu’elle s’est construite contre toute forme d’anhistorisme. Cette tendance à déshistoriciser les rapports sociaux que l’on retrouve dans la plupart des robinsonnades des classiques, Marx en fait la caractéristique de l’économie politique bourgeoise dans la Postface à la deuxième édition du Capital. Or historiciser les rapports sociaux, c’est considérer qu’ils sont déterminants d’un point de vue historique. Affirmer que la marchandise est le fondement de la société revient à exclure la centralité des rapports sociaux dans la théorie de Marx. Exclure l’importance des rapports sociaux revient à exclure tout propos politique du projet marxien.

Les auteurs pourraient alors rétorquer qu’ils ne passent pas à côté de cette centralité puisqu’ils précisent plus loin que le marxisme traditionnel ne vise pas « le rapport social comme tel », qu’au lieu de cela il s’en prend à l’action subjective des capitalistes 8. On ne comprend donc pas bien comment diluer ces affirmations dans un tout cohérent, mais essayons : la marchandise est un rapport social fondamental. Nous pouvons en convenir en précisant seulement que la nature bifide de la marchandise, et même la valeur d’usage, est un rapport social, puisqu’une marchandise doit être le produit du travail et que c’est bien cette valeur d’usage qui intéresse celui qui procède à son achat.

Prenons à présent la deuxième partie de l’affirmation « La marchandise est le fondement premier de la société capitaliste ». Marx ne dit pas que la marchandise est le fondement de la société. Tout d’abord, son analyse, c’est celle des « sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste », ni des « sociétés » anhistoriques, ni d’une « société capitaliste ». Cette précision est importante car il y a une différence souvent négligée entre les rapports sociaux de production et la société dans laquelle ils existent.

La centralité accordée à la « critique catégorielle » de Marx pose comme « fondamentales » certaines catégories que Marx développe. Or de la sorte, on transforme la critique de l’économie politique en économie politique. De cette manière on transforme le geste théorique et politique de Marx : il s’agit pour lui bien de faire une critique de l’économie politique, qui se situe donc sur un terrain théorique défini, aux concepts et aux bornes préexistantes et qui sont l’objet de sa critique. Bien entendu, il s’agit de critiquer le capitalisme, et d’en dégager les « lois » comme il le rappelle dans sa Préface.

Cependant, en omettant de ramener ces catégories que Marx développe par rapport à ce qu’il critique, on fait de la conceptualité qu’il développe non pas une critique de l’économie politique, mais simplement une contribution positive, une économie politique. D’une certaine manière, ce livre défend donc, notamment par le brouillage entre l’ordre du discours et du réel, une économie politique critique du capitalisme. Et en effet, les catégories avancées par les auteurs, avec les fondamentales d’une part et les secondaires de l’autre, sont un contenu positif qui permet de déconstruire une sorte de « fausse conscience » qui serait produite dans le capitalisme.

Les auteurs dressent ensuite un parallèle (une opposition seulement en apparence) entre l’idéologie bourgeoise et le marxisme traditionnel : la première « s’emploie à souligner et à mettre en relief la communauté identitaire de tous les membres de la société » et le marxisme « pointe inlassablement la division de classe ‘qui se tient derrière’. L’identité étatique, nationale, etc. est contrecarrée par la non-identité ‘de classe’ » 9. Le marxisme se trouve donc caractérisé par le fait d’être un contre-discours « en miroir », qui remplace des « catégories et institutions sociales englobantes » par d’autres qui seraient cachées derrière, plus fondamentales. D’une part une affirmation de la communauté et de l’autre une affirmation de la non-communauté (division en classes) forment un ensemble qui ont une qualité commune pour les auteurs : passer à côté d’« une critique des catégories fondamentales du capital », dégrader les objets centraux de la critique marxienne « au rang d’accessoires », c’est-à-dire manquer « l’objet de la négation » 10.

En réalité, que ce soit l’idéologie bourgeoise, celle du marxisme traditionnel ou celle des auteurs, le point commun est la manière de considérer l’émergence des catégories à partir de la pratique sociale : une bourgeoisie productrice d’une idéologie, un marxisme qui répond à l’idéologie bourgeoise et un discours plus radical sur les catégories qui viendrait détruire ces mythes. En fait, toutes ces conceptions ont la propriété commune de considérer que l’autre est « dans l’erreur » (qu’il « voile » 11), et que sa tâche est de « démasquer ». Cette conceptualisation de l’origine des catégories, de ce qui fait manquer « l’objet de la négation » passe à côté d’une spécificité du discours marxien sur l’origine des catégories qui dérivent de l’expérience : le fétichisme de la marchandise.

La notion de catégorie secondaire ou dérivée trahit en fait une compréhension restreinte du fétichisme de la marchandise. On l’avait soupçonné à la lecture du titre et du sous-titre. Cette compréhension restreinte est typique d’une conception avant-gardiste du marxisme, un idéalisme qui consiste à affirmer qu’il y a des idées vraies et d’autres fausses, et que certains théoriciens possèdent des idées vraies grâce auxquelles ils vont éclairer les masses. Le fétichisme de la marchandise compris comme production d’illusions est issu de cette démarche, tout autant qu’il la fonde.

Le concept marxien du « fétichisme social » 12 (dont nous cherchons encore l’occurence) est compris de manière restreinte comme « actes sociaux…conscients » se trouvant à la surface et qui sont « en réalité » immédiatement faux et apparemment évidents.

Nous ne pouvons que partager le constat selon lequel l’action guidée par une conception unifiée des intérêts capitalistes repose sur une conception idéaliste de la volonté, qui en plus de cela est assez éloignée de l’unité effective des actions et des intérêts des capitalistes. La lutte des classes telle qu’elle se déroule dans le capitalisme est une composante de sa reproduction : sans lutte des classes, les capitalistes ne rencontreraient aucune limite à l’extraction de la plus-value par l’exploitation, et les salarié.e.s dépériraient rapidement sous la pression des cadences, et des conditions de travail déplorables. On ne peut cependant pas réduire la lutte des classes à cette seule lecture économiste d’une contribution positive à ce que le capital puisse poursuivre son automouvement.

Ce qui résulte d’une telle lecture classiste selon les auteurs est que l’on « ne s’en prend qu’à l’action subjective des « capitalistes », dictée par leur seul intérêt ». Elle est ainsi une « théorie impuissante et dépourvue de tout concept », qui ne voit pas qu’en fait, la lutte de classes n’est que « le côté subjectif de l’automouvement du capital… extérieur aux individus » 13.

Il est regrettable de lire que certains sont impuissants (« castrés » 14) et dépourvus de concepts, mais voici la thèse des auteurs. Il y a ceux qui ont les mythes pour agir et les autres, ceux qui ont de véritables concepts, non, mieux, des catégories « premières » et « fondamentales », pour… agir ? On ne sait pas, nous le verrons dans la suite du texte, en tout cas, ce sont ceux qui ne sont ni idiots, ni castrés, ni impuissants…

Ce qui résulte donc du marxisme traditionnel, c’est que « la classe ouvrière n’apparaît plus comme une catégorie réelle logique du capital lui-même, c’est-à-dire comme masque de caractère du capital variable, mais comme l’entité absolue du ‘travail’ au sens anhistorique… » 15.

Nous ne comprenons plus bien en lisant cela s’il faut finalement considérer les classes comme « une catégorie secondaire dérivée » 16 ou bien si elle est une « catégorie réelle logique du capital » (ou encore comme une « catégorie sociale […] constituée par la forme-marchandise » 17). En faisant un effort, nous pouvons chercher en quoi il n’y a pas de contradiction, mais au prix d’utiliser des termes dont nous n’avons pas la définition. Être une catégorie « réelle » serait donc relever de l’analyse du capital et de sa logique, de dériver donc du capital et non du travail. Par contre une catégorie secondaire dérivée serait une catégorie (non-réelle?) qui proviendrait de la surface des rapports sociaux, qui est bernée par l’illusion des fétiches de la marchandise.

Autrement dit le marxisme traditionnel « évolue uniquement dans l’enveloppe du rapport-capital et croit pouvoir critiquer et renverser ce rapport avec ses propres catégories » 18.

II-Les prisonniers du rapport-capital

1)Thèse 2 : une pseudo-subjectivité

La deuxième thèse pose que l’existence d’une pseudo-subjectivité « prisonnière de la forme-marchandise » 19 résulte de l’illusion que l’antagonisme de classe est ce qui est caché par la production, la circulation et la reproduction capitaliste alors que c’est en réalité le rapport-capital.

Cette thèse est dans l’ensemble plutôt illisible : sont maniés sans distinction, avec peu de précision divers concepts non définis pour donner des expressions comme celles-ci, dont nous avons renoncé pour plusieurs à les comprendre :

-« le travail concret matériel n’est que la forme phénoménale du travail abstrait » 20

-« le fétiche de la marchandise, loin de voiler le ‘véritable’ antagonisme de classe, le constitue » 21.

-« La forme-marchandise et le fétichisme que son noyau productif renferme sont les véritables catégories essentielles du rapport-capital… » 22

Cette « pseudo-subjectivité » (parce que prisonnière du fétichisme de la forme-marchandise) n’est pas le fondement « premier » parce que les classes sont des « formes secondaires dérivées ». C’est une subjectivité ignorante, « non vraie », parce qu’elle « ignore son propre contexte de constitution », qui par conséquent « demeure sans concept vis-à-vis de sa propre forme fondée sur la forme-marchandise de la reproduction sociale ». Si on suit la logique des auteurs, cette subjectivité n’a pas de concepts, mais seulement des mythes. La violence du texte le rend difficilement lisible.

« le travail concret matériel n’est que la forme phénoménale du travail abstrait » 23

« le fétiche de la marchandise, loin de voiler le ‘véritable’ antagonisme de classe, le constitue » 24.

Quelles sont les « véritables catégories » du rapport-capital ? « La forme-marchandise et le fétichisme que son noyau productif renferme sont les véritables catégories essentielles du rapport-capital… » 25.

Autrement dit, il y a à la base le « rapport-capital », qui n’est donc pas une catégorie. A ce rapport fondamental « appartiennent » deux catégories, la forme-marchandise et le fétichisme. Pour être plus précis, la forme-marchandise est une « cage » 26 qui a un « noyau productif » qui « renferme » le fétichisme. Plus avant les auteurs affirment que ce n’est pas l’antagonisme de classe qui est dissimulé et voilé « par la liberté et l’égalité de l’échange d’équivalents », ce qui est caché, c’est « le fétichisme de la forme-marchandise au sein du noyau productif » 27. D’une part, la forme-marchandise paraissait posséder un « noyau productif » (« son noyau »), alors que d’autre part, il semble plutôt que la forme-marchandise se trouve « dans » ce noyau (« au sein ») productif. Nous sommes bien embarassés par cette notion de « noyau productif » qui est apparue juste après une réaffirmation de la localisation de la production contre un prétendu circulationnisme, imputé cette fois à Paul Mattick 28. On peut cependant en déduire (à défaut d’être aidé par les auteurs) que ce noyau est celui constitué par la force de travail conçue comme réelle productrice de valeur, constituant ainsi le « noyau productif » qu’est la marchandise-force de travail. Donc en traduisant, il semble que le noyau productif est synonyme de propension à une marchandise spécifique à produire de la valeur. Impossible de dénouer ces nœuds qui entourent à présent ce concept de forme-marchandise qui devrait être dans cette propension, ou l’avoir « en son sein ».

Cependant, cette conception de la substance de la valeur, qui serait en fait le travail concret dépensé par des individus concrets, est une caractéristique justement, encore, du marxisme traditionnel (néoricardien) si dévoyé.

Capital et travail sont ensuite conçus comme « formes d’existence sociale du fétichisme de la marchandise », pourquoi ? Parce qu’il est « basé sur la non-identité des sujets humains en général avec la socialité de leur propre travail » 29. Si l’alignement de concepts impressionne, forme d’existence sociale, fétichisme, socialité, etc, les assemblages conceptuels ne résistent pas à la première question qui pourraient apparaître et se révèlent ainsi être un édifice bien superficiellement bâti : qu’est-ce que serait une forme d’existence non sociale du fétichisme de la marchandise ?

2)Thèse 3 : les serviteurs du capital

Thèse : Que poursuivre ses propres intérêts ne mène « jamais hors de l’abstraction-valeur vers un intérêt de valeur d’usage immédiat », c’est rester prisonnier de la forme-marchandise, du rapport-capital.

« l’ouvrier produit sa force de travail non pas de manière immédiate comme valeur d’usage matérielle […] mais la production de cette ‘marchandise’ qui est la sienne est déjà elle-même, du fait du travail-abstrait, le résultat d’une médiation sociale négative », qui va s’éteindre dans l’abstraction-valeur, comme valeur d’usage pour le capital 30.

Les auteurs semblent mêler plusieurs niveaux d’analyse différents, proposant une analyse du rôle de l’Etat dans la reproduction d’ensemble des conditions permettant la valorisation du capital au niveau d’analyse de la forme-valeur :

« la production immédiate de la marchandise force de travail […] survient, d’une façon générale en dehors de l’opposition valeur/valeur d’usage de la forme-marchandise, pour partie elle est […] médiatisée indirectement en termes de forme-valeur par l’État (école, etc.) » 31.

Cependant, comrpendre le rôle de l’Etat implique une foule d’autres concepts qui arrivent bien après le chapitre 1 du Capital, voire même ne se trouvent en fait en dehors des trois livres du Capital.

Les auteurs proposent une analyse critique de la pratique qui consiste à « poursuivre ses propres intérêts ». Cette pratique ne mènerait « jamais hors de l’abstraction-valeur vers un intérêt de valeur d’usage immédiat » mais c’est rester prisonnier de la forme-marchandise, du rapport-capital 32.

Ceci étant posé, les auteurs cherchent à exposer « l’imbrication des intérêts » des capitalistes et des ouvriers 33. Il s’agit alors de montrer qu’ils forment une entité commune qui, même sous forme conflictuelle, tend à servir le capital (en tant que mouvement d’autovalorisation de la valeur). On pourrait rétorquer que l’unité des intérêts ne se constate même pas au sein d’une même classe (sinon, le prolétariat serait déjà mieux situé dans le rapport de force capital-travail), mais que cette unité n’est même pas effective au sein d’un même individu 34 !

Pourtant, la quatrième thèse semble aller dans le sens d’une absence d’unité de l’intérêt entre les travailleurs, ce qui apparaît en contradiction avec ce qui a été relevé précédemment. En effet, selon les auteurs l’universalité de la concurrence force la rivalité entre les travailleurs salariés.

Pour les auteurs, le « fétiche » de la lutte des classes provient de la logique des « modèles corporatistes » 35, et présuppose une analyse partant d’une continuité anhistorique avec les formations sociales précapitalistes, la distinction entre possesseurs et non possesseurs, entre pauvres et riches 36. Les auteurs affirment ensuite : « L’inconséquence de l’intérêt réside en lui-même, dans sa forme qui crée toujours une identité réelle entre opposition d’intérêt et égalité d’intérêt à différents niveaux. » 37.

Finalement, les jalons ont été posés pour aboutir enfin à la thèse centrale, l’opposition entre travail et capital n’existe pas :

« Les travailleurs salariés en tant que travailleurs salariés ne peuvent pas avoir d’intérêt absolument inconciliable vis-à-vis du capital en tant que capital, car ils sont eux-mêmes moment et partie intégrante du capital » 38.

Ou encore :

« Il n’y a pas de chemin qui mène de la lutte pour les intérêts selon la forme-marchandise au dépassement du rapport social lui-même constituant précisément ces mêmes intérêts à tous les niveaux » 39.

Thèse 5 : En soi pour soi

Dans cette thèse est effectué un long retour sur la fameuse thématique de la classe pour soi et la classe en soi qui montre plutôt l’importance de Lukacs dans le corpus de base des auteurs. L’importance de cette distinction provient de la tradition marxiste bien plus que du texte marxien. Et l’intérêt d’y passer autant de temps, sans même noter le peu d’importance qu’elle a pour Marx lui-même, montre qu’il ne s’agit même pas forcément pour les auteurs d’utiliser Marx contre le marxisme, ce qui est bien souvent aisément faisable, comme dans ce cas, mais bien de poser une thèse à laquelle ils vont s’opposer. En l’occurence, il s’agit de montrer que les intérêts subjectifs sont des intérêts donnés objectivement, préformés. Nous ne commentons pas ce passage étant donné le peu d’importance qu’a la distinction classe en soi et classe pour soi chez Marx.

III-Que faire ? Abolir le travail en se rassemblant en tant que communistes (thèse 6)

Le rapport positif à la catégorie de classe provoquerait « l’intégration totale des travailleurs salariés » au rapport-capital 40. On n’est pas sûr de bien comprendre puisqu’on aurait pu croire que c’est le capitalisme et son développement qui a provoqué l’intégration des individus, notamment de force, historiquement par ce qu’on a appelé le phénomène des enclosures en Angleterre. Ici ce serait plutôt le rapport subjectif entretenu avec une catégorie, celle de classe qui provoquerait cette intégration.

Ce qu’il y a de révolutionnaire, c’est la « conscience de classe négative », « l’auto-négation » du prolétariat 41.

L’existence de « la société communiste » « doit consister précisément dans la négation consciente de l’existence de la classe ouvrière » 42.

L’organisation révolutionnaire vise à abolir le travail et ne peut donc pas être l’auto-organisation du prolétariat 43.

Ce qui est révolutionnaire c’est l’autonégation du prolétariat, une conscience négative, une négation de la subjectivité prolétarienne 44, une négation de la catégorie de travailleur 45. Ce qu’il faut, c’est s’organiser non pas en tant qu’ouvriers mais en tant que communistes 46.

Donc plutôt qu’une identité qui se construit à partir de la pratique quotidienne, des collectifs en lutte, qui se construit dans la résistance au capital, il faudrait une identité construite autour de la notion de « communisme ». Mis à part un sérieux travers idéaliste, qui ressemble à s’y méprendre à un bon vieil appel à l’éveil de la conscience de classe traditionnel, on ne peut pas être fondamentalement contre cet appel, surtout tant qu’on ne se mouille pas : autrement dit, sans définition de ce qu’est « être communistes ». Ce premier moment où s’avance un contenu positif après la phase de la critique nous laisse donc un peu sur notre faim.

IV-Quand on touche la limite immanente, ça brûle (thèses 7 et 8)

La septième thèse (l’affirmation des classes empêche de penser un véritable dépérissement du capitalisme) n’est là que pour préparer un propos sur l’effondrement du capitalisme et la manière dont celui-ci a été théorisé dans le marxisme traditionnel. La thèse de l’effondrement (Kautsky, Bernstein, etc.) n’aurait pas connu de réelle « résonance » dans le mouvement ouvrier, parce que justement l’affirmation des classes empêche de penser un véritable dépérissement du capitalisme puisqu’il serait simultanément celui du sujet révolutionnaire, la classe ouvrière 47.

Selon les auteurs, nous assisterions à l’effondrement de la forme capitaliste du travail parce que nous avons atteint la limite immanente absolue du rapport-capital ce qui rend caduque la relation entre révolution communiste et intérêt ouvrier. Nous assisterions à l’effondrement de la forme capitaliste du travail 48. Nous aurions atteint la limite immanente absolue du rapport-capital (d’après « les pontes de l’informatique » qui soulignent une évidence empirique 49). La faiblesse, voire même l’absence de données empiriques, pour n’avoir que la justification par « des pontes » et « l’évidence empirique », est profondément problématique pour une thèse qui se veut aussi essentielle dans l’argumentation.

Avec le développement de « l’intelligence artificielle » « la technologie numérique atteint un stade où, pour la première fois dans l’histoire, la substitution massive du travail humain est devenue possible » 50. Ce qui est devenu caduque, c’est « la relation entre révolution communiste et intérêt ouvrier » 51.

V-Qui sont les élus ?

Thèse 9

Les sujets révolutionnaires se trouvent là où apparaissent déjà les éléments d’une négation idéelle et pratique du travail lui-même.

Les auteurs commencent à nous rappeler pourquoi il ne faut pas remplacer la classe par l’humanité 52. Il faut « définir un renversement ‘négatif’ de ce construit » qu’est « la catégorie sociale de classe constituée par la forme-marchandise » 53. La raison ? « La crise et la désagrégation de la forme-valeur » 54 qui engendrent des caractères sociaux anti-classes. Le rapport établi ici relève en fait d’un pur économisme, le lien entre l’évolution des méthodes de valorisation du capital, des conditions de valorisation, « engendre des caractères sociaux ». Si le projet des auteurs est d’opérer une critique radicale du marxisme traditionnel, on est toujours surpris du manque d’attention portée à des éléments analytiques à forte teneur polémique, en l’occurence la question du déterminisme économique 55.

« La critique du ‘fétiche de la lutte de classes’ ne peut être que le prélude à l’émergence de l’anti-classe et de la conscience de classe négative » 56.

Les auteurs répondent alors à la question « où trouver le sujet révolutionnaire ? » : il faut le chercher « là où, au sein du travail social global, apparaissent déjà dans des conditions capitalistes, les éléments d’une négation idéelle et pratique du travail lui-même, c’est-à-dire du processus de dépense abstrait de force de travail humaine » 57.

Cette formulation assez vague désigne la même chose que la pratique révolutionnaire promue par les communisateurs : celui qui dévalorise, est dans le refus du travail, mais aussi le sabotage. Les termes ne sont pas présents, mais on peut se douter que cela correspond à cette pratique de lutte. Par contre, le terme « processus de dépense abstrait de force de travail humaine » trahit une mécompréhension totale de la notion de travail abstrait : le travail abstrait ne peut pas être dépensé, il est le résultat de l’égalisation de l’ensemble des travaux concrets différents en une « gelée indifférenciée » dont la forme phénoménale est la monnaie, il est processus seulement dans la mesure où il est une abstraction réelle. Le mélange entre travail abstrait et concret montre une compréhension très superficielle, si ce n’est faussée, des catégories fondamentales du Capital.

Les auteurs nous donnent ensuite une indication plus précise sur les potentiels sujets révolutionnaires, autrement dit, leur lectorat. En effet, ils précisent comment on peut identifier les sujets révolutionnaires, ceux qui sont dans cette « négation idéelle et pratique du travail ». On peut trouver ces sujets « dans les secteurs les plus avancés du processus de scientifisation où des salariés cherchent dès à présent par la négation de la reproduction familiale (« refus de la famille »), le travail partiel, l’utilisation consciente de l’état social, etc., à échapper à la subsomption totale sous le travail abstrait et à mobiliser à leurs propres fins le niveau atteint dans le processus de socialisation de la reproduction… » 58.

Les sujets révolutionnaires sont donc ceux qui sont dans un rapport de refus du travail, comme nous l’avons identifié plus haut, comme étant en commun avec les communisateurs. Mais on ne trouvera pas ces sujets dans tous les secteurs, comme ils le précisent seulement « dans les secteurs les plus avancés du processus de scientifisation » puisqu’il y a trop de risques dans les secteurs traditionnels à ce qu’ait lieu une identification classiste. Comment les auteurs justifient-ils que ce secteur soit le plus approprié pour voir émerger un sujet révolutionnaire ? Ceci n’est pas justifié de manière explicite, mais on le devine : là où le travail correspond à une activité liée à l’évolution du capitalisme, où s’exprime « la crise et la désagrégation de la forme-valeur » 59. Quelle est la différence avec les « autres travailleurs salariés », autrement dit : dans quelle mesure l’intérêt de ces travailleurs salariés est-il « absolument inconciliable vis-à-vis du capital en tant que capital, car ils sont eux-mêmes moment et partie intégrante du capital » 60 ? Qu’est-ce qui nous assure que profiter de l’État social et de gruger au travail ne revient pas à servir ses intérêts sans que cela ne serve le capital en dernière instance ? Parce qu’il y a une dévalorisation qui a lieu et un refus d’identification, et donc un refus du travail. Cependant, le refus du travail n’est pas le refus d’être une force de travail, le refus du travail est ricardien, puisqu’il envisage que c’est le travail qui est producteur de valeur, alors que c’est la force de travail qui l’est.

Pour finir, les auteurs affirment que c’est une « attitude négatrice progressiste vis-à-vis du travail abstrait » qui transparaît dans « les récentes analyses sociologiques […] du ‘changement de valeurs’ où se reflète l’obsolescence du travail abstrait » 61. Le sociologisme si réducteur est bien loin, en effet, il est quelques thèses auparavant… Enfin, notons que le potentiel révolutionnaire est ancré dans une « attitude ».

VI-Tu la sens ta catégorie ?

La voie de la révolution s’ouvre quand les individus « commenceront à ressentir leur propre catégorie sociale comme un attribut extérieur plutôt étrange » 62. Donc le changement social s’opère dans le rapport que l’on a à soi-même, plus précisément dans la nature du ressenti de sa fonction économique (la catégorie économique que l’on incarne, appelée « catégorie sociale ») et quelque chose d’autre, celui qui la ressent. De ce point de vue, le changement s’enracine dans une variation dans le ressenti d’une catégorie. Plus particulièrement la « catégorie sociale », qui appartient aux catégories dont il est question donc assez tardivement dans le Capital, celles secondaires et dérivées.

Selon les auteurs donc, la notion de « classe » familiarise et ôte l’étrangeté que l’on devrait ressentir face à une catégorie qui n’est pas naturelle, mais un construit social et historique. Par conséquent le discours du marxisme traditionnel contribue à naturaliser les rapports historiques contingents. Ceci se traduit par une modification de la manière dont on ressent sa catégorie sociale. D’où la conclusion : si ce rapport devient étrange, alors s’ouvre une brèche subjective (une « attitude ») qui rend possible la révolution communiste.

Conclusion

Ce livre nous livre donc une analyse maladroite qui consiste à affirmer que de véritables catégories du capitalisme sont invisibilisées par le marxisme traditionnel. Il est manifeste que le mouvement de génération de concepts à partir de la pratique qui est identifié par Marx par le concept de fétichisme de la marchandise, est responsable de la conceptualité à l’oeuvre dans la société bourgeoise. Ce n’est pas le marxisme traditionnel qui est responsable de cela. Que la pratique, qu’elle soit dans la lutte ou dans le quotidien « sans troubles » de l’exploitation, génère des fétiches, ceci n’est pas nouveau, et correspond en effet à une lecture biaisée, non pas des structures sociales, mais de ce qu’est le fétichisme de la marchandise et son secret. La tension entre le titre et le sous-titre se révèle bien plus centrale qu’on n’aurait pu le croire.

En confondant ce qui est fondamental au niveau de la logique interne du développement du Capital et ce qui est fondamental dans la société capitaliste et sa reproduction, ce livre propose un économisme agrémenté d’une compréhension avant-gardiste du marxisme.

On retrouve dans cet ouvrage les thématiques centrales de la Wertkritik, désubstantialisation, anti-circulationnisme couronnées de mépris de classe et d’insultes gratuites. Il en ressort surtout que les concepts à affiner et à préciser pour que les thèses gagnent en consistance sont au moins ceux de « catégorie » et de « fétiche ». En effet, nous avons cherché en vain une définition de « fétichisme » et de « mythe ». Nous avons seulement pu constater que ces notions étaient certainement synonymes, et rimaient aussi avec « illusion » « erreur » et « fausseté ».

Cette contribution ne diffère pas essentiellement du marxisme traditionnel et de l’idéologie bourgeoise puisqu’elle considère que l’autre est « dans l’erreur » (qu’il « voile » 63), et que sa tâche est de « démasquer ». Cette conceptualisation de l’origine des catégories, de ce qui fait manquer « l’objet de la négation » passe à côté d’une spécificité du discours marxien sur l’origine des catégories qui dérivent de l’expérience : le fétichisme de la marchandise.

Enfin, la perspective pratique consiste à partir d’une brèche qui s’ouvre dans le rapport intime entretenu avec la catégorie sociale que l’on incarne. C’est une révolution par la subjectivité, par le « resenti de sa catégorie », sans action collective, sans dimension intersubjective et à destination de certain.e.s salarié.e.s seulement : ceux du secteur le plus scientificisé de la production.

Comment dans la conflictualité de classes qui existe qu’on le veuille ou non, et qui puisqu’elle existe, profite à certains seulement, est-il possible de dépasser le capitalisme pour créer une société sans travail, ni monnaie, ni Etat ? Comment est-il possible de nier cette conflictualité et d’affirmer qu’elle ne joue aucun rôle dans la possibilité qui est donné à ceux et celles qui sont exploité.e.s d’affirmer un projet de société, ne serait-ce qu’en pratique ? Ce livre n’y répond pas, étant tout autant dans le déni de cette composante du réel que des individus qui appartiennent à cette classe et auraient des vélléités d’émancipation.

La seule piste bien vague qui nous est donnée : se rassembler et s’organiser « en tant que communistes », comme si cette identité devait supplanter celle de classe. Dans le déni du réel, on en vient à appeler à s’organiser autour d’une identité fantasmée et non définie, mais bien rassemblée autour de ceux qui ont percé le fétichisme, et qui sont revenus dans la caverne avec dans leurs mains, à offrir, des catégories fondamentales alors que les ombres s’agitant sur le mur n’étaient que les catégories secondaires.

La tendance idéaliste et avant-gardiste d’une telle lecture est renforcée par un ton péremptoire et violent (abrutis, crétins, castrés, idiots, etc.) qui paraît être proportionnel au manque d’arguments valables autant d’un point de vue strictement marxologique, qu’au niveau du réel. Voici les dégâts que peuvent faire une compréhension erronnée d’une part de la démarche critique de Marx, et d’autre part du statut du fétichisme de la marchandise. Nous retrouvons en fait reproduits les travers assez classiques du marxisme que le texte entend justement critiquer.

1Cette analyse passe sous silence une bonne partie du Capital qui expose les luttes de classes sur la journée de travail. La réponse qui pourrait être alors faite est 1) que nous ne nous trouvons plus au niveau d’une « analyse catégorielle », 2) que cela correspond au « Marx n°1 » encore exotérique…

2p.11

3Ibid.

4Hervé Touboul, « Travail, mesure et temps. Réflexions sur le Marx de Michel Henry », in Revue internationale Michel Henry, n°1, 2010, UCL, Presses universitaires de Louvain, p. 77.

5Capital, p. 81.

6p.12.

7p.12

8p.14.

9p.12

10p.13

11p.13.

12p. 22

13p. 15

14p. 14

15p. 14.

16p. 12

17p. 83

18p.15.

19p. 17.

20p. 21.

21p. 21

22p.21-22.

23p. 21.

24p. 21

25p.21-22.

26p. 20

27p. 20.

28La pratique consistant à identifier chez un auteur une forme de circulationnisme, autrement dit la thèse selon laquelle la production de plus-value serait localisée dans la sphère de la circulation et non de la production est une habitude des auteurs de la Wertkritik. Nous ne répéterons pas encore une fois l’analyse de cette pratique par Michael Heinrich qui résume très bien en quoi ce problème est aussi bien construit de toute pièce que fondamentalement bancal dans sa formulation.

29p.22.

30p.27.

31p. 27

32p.28

33p.27.

34On trouve une analyse un peu plus précise de ces dissenssions internes à la classe et à l’individu dans de nmbreux ouvrages marxistes, comme par exemple dans Otto Strasser, Nation et lutte de classe, p. 41-47.

35p. 31-32.

36p. 33.

37p. 37.

38p.38

39p. 38.

40p. 51.

41p.52

42p.52.

43p.54.

44p. 52

4578

4653

47p. 60-61.

48 p. 71

49p. 70-71.

50p. 70, puisque « la où les travailleurs aspirent encore à être travailleurs et à s’organiser de manière positive en tant que classe pourvue d’une conscience de classe, ils ne sont plus que réactionnaires [… ils sont] totalement incapables d’une perspective communiste » (p. 73-74).

51p. 77.

52p. 82

53p. 83

54p. 83.

55On retrouve ces travers dans de nombreux textes de la critique de la valeur.

56p. 84.

57p. 84.

58p.84-85.

59p. 83.

60p.38

61p. 85. Parmi ces « changement de valeur » se trouve également pour les auteurs le « refus de la famille », de la « reproduction familiale », dont nous pourrions être surpris qu’il signifie en soi, quelle que soit la situation, un tel « changement de valeur » et une négation de l’idéologie bourgeoise.

62p.85

63p.13.


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